Agbéyomé Kodjo : « Je suis le véritable vainqueur de la présidentielle au Togo »

Agbéyomé Kodjo : « Je suis le véritable vainqueur de la présidentielle au Togo »

L'ancien Premier ministre togolais, Gabriel Messan Agbéyomé Kodjo, revendique la victoire de la présidentielle du 22 février 2020. 


Depuis son lieu d’exil tenu secret, l’ancien Premier ministre togolais Gabriel Messan Agbéyomé Kodjo multiplie les appels à la communauté internationale pour que soit reconnue sa victoire à l’ élection présidentielle du 22 février dernier. Contestant la réélection du Président Faure Gnassingbé, le candidat unique de l’opposition explique dans cet entretien les raisons de sa colère.

Propos recueillis par Clément Yao      

Plus de sept mois après la présidentielle du 22 février, vous contestez toujours la victoire du président sortant, Faure Gnassingbé. Pourquoi ?

Agbéyomé Kodjo :

L’élection présidentielle ne peut avoir qu’un gagnant. Je suis le véritable vainqueur de l’élection présidentielle de 2020. Les Togolais et Togolaises, qui ont massivement porté leur choix sur ma modeste personne, ne demandent qu’une chose : que leur volonté de voir s’opérer un changement au sommet de l’État soit respectée. Comment puis-je alors être pris pour le « contestataire » pendant que l’« imposteur » qui a détourné le suffrage populaire en toute impunité, au vu et au su de tout le monde, continue de bénéficier de la complaisance de la Cédéao et la communauté internationale ? Jusqu’à quand durera la confiscation du pouvoir par l’usurpateur ?

Pour ma part, je suis plus que jamais debout, déterminé à aller arracher le pouvoir d’État et à l’exercer. Je me battrai jusqu’au bout du bout, au nom de la promesse que j’ai faite à celles et ceux qui m’ont fait confiance. J’en paie le prix, mais je suis fier du combat que je mène. C’est une mission de vie. Nul ne saurait empêcher le Peuple de vivre son rêve. Lorsqu’on observe ce qui se passe dans la sous-région, notamment au Mali, on est confiant que l’imposture ne prospérera pas au Togo.

Les jeunes hommes et femmes et les moins jeunes donnent de la voix. Les peuples d’Afrique n’acceptent plus d’être gouvernés par des présidents frappés d’illégitimité.

Une tentative de négociation aurait été menée par le pouvoir afin de vous amener à accepter les résultats proclamés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ?

J’ai en effet été approché dans le seul but de m'obliger à me dédire, en abusant de la confiance du Peuple souverain qui a massivement voté pour moi, afin de reconnaître « la victoire » du Président sortant. Vous comprendrez donc que ce n’était pas une véritable tentative de négociation. Cette démarche ne visait qu'à m’amener à accepter les résultats imaginaires proclamés par la CENI.

Il s’agissait, en réalité, d’une proposition indécente de marchandage du suffrage populaire, assorti d’un deal de reconnaissance de la victoire apocryphe du vaincu, contre la promesse du poste de Premier ministre, de même que des avantages pécuniaires.

Une vile entreprise que j’ai, bien entendu, balayée du revers de la main. Ce qui me vaut l’acharnement judiciaire dont je suis l’objet.

Comment expliquez-vous que le peuple ou du moins vos électeurs ne vous ont pas suivi dans vos récriminations contre la CENI ?

Il faut faire remarquer que nous vivons une situation difficile en raison de la pandémie au coronavirus. À cela s’ajoute la stratégie de terreur mise en place par le pouvoir sortant, bien conscient de son impopularité et de son illégitimité. En témoigne l’assassinat du Colonel Madjoulba, un haut gradé de l’armée dans l’un des camps militaires les plus sécurisés du Togo, en raison de son refus motivé d’obéir à l’ordre d’attenter à ma vie. Enfin, la mise en place des mesures exceptionnelles pour endiguer le coronavirus ont eu pour effet de réduire drastiquement l’espace civique et conséquemment freiner l’expression du ras-le-bol du peuple face à cette énième usurpation.

Toutefois, il est clair que le pouvoir sortant sera pris à son propre piège plus tôt qu’on ne l’imagine. Cette forfaiture ne saurait perdurer au-delà de cette année 2020. Les Togolais sont mobilisés et déterminés. Il faut se méfier d’un peuple qui dort. Sans aucun doute, le pouvoir sortant sera confronté aux chocs protéiformes (économique, social, politique, démographique) qui va entretenir la spirale du mécontentement et aboutir à son étranglement.

Que répondez-vous à ceux qui vous taxent de mauvais perdant ?

La souveraineté populaire appartient au peuple qui l’exerce en fonction de sa lecture erronée ou non de la situation politique. Le Peuple, dans sa souveraineté, a porté son choix sur moi pour redresser le Togo à la dérive depuis plus d’un demi-siècle.

J’exhorte les uns et les autres à respecter la volonté du Peuple car il ne s’agit pas de ma personne. C’est le Peuple togolais tout entier en lutte qui est victime de la confiscation du pouvoir par le Président sortant.

L’élection présidentielle du 22 février 2020 était un référendum populaire brillamment remporté par le Peuple. Les citoyens ont dit NON au quatrième mandat du président sortant, NON à la confiscation du pouvoir par le clan Gnassingbé, NON au verrouillage des institutions de la République.

« Toutes les institutions de la République et l’armée

sont contrôlées par un seul clan, une seule famille »

De quels recours disposez-vous ? Pensez-vous que vous avez encore des chances de faire reconnaître votre victoire ?

Je voudrais préciser que, s’il s’agit de réclamer ma victoire, je ne dispose d’aucun recours puisque toutes les institutions de la République et l’armée sont contrôlées par une seule personne, un seul clan, une seule famille.

En revanche, il s’agit ici du destin d’un Peuple qui a massivement indiqué - à travers le scrutin présidentiel du 22 février 2020 - sa volonté manifeste de changer de cap. Je porte avec gravité la responsabilité de faciliter cette alternance voulue par le Peuple au sommet de l’État.

À partir de ce moment, je n’ai aucun doute sur l’issue de cette lutte dure, mais ô combien exaltante, aux côtés du Peuple. Des femmes, des hommes de tous âges, la diaspora togolaise, les patriotes de tout bord, même ceux du parti au pouvoir, m’ont rejoint dans cette lutte citoyenne de libération nationale. Ils donnent de leur précieux temps pour la patrie, risquent leur vie pour la patrie. La chute de ce régime complètement à l’agonie, et qui s’est empressé ces derniers jours de nommer un gouvernement après plus de sept mois de léthargie, n’est qu’une question de temps.

Cela fait des mois que vous avez été contraint à l’exil à cause d’un mandat d’arrêt international lancé contre vous. Comment comptez-vous vous faire entendre en raison de votre éloignement de votre pays ?

Le mandat d’arrêt international lancé contre ma personne est la résultante d’une cabale judiciaire visant à transformer le contentieux électoral en joute judiciaire dont le seul instigateur en chef est le perdant de l’élection présidentielle. Mes avocats ont opportunément saisi les juridictions sous-régionales et internationales qui sont à pied d’œuvre.

Grâce à l’appui et au travail extraordinaire des patriotes de la diaspora et ceux qui sont partout au Togo, résolument engagés pour le rétablissement de la vérité des urnes, je continue inlassablement mon combat. Je reste confiant et convaincu que la vérité des urnes triomphera.

« La Cédéao et l’Union africaine restent

cantonnées dans une logique légaliste

éculée qui fait le lit des potentats »

Pourquoi la Cédéao et l’Union africaine n’ont-elles pas cherché à connaître la vérité des urnes et comment expliquez-vous leur silence ?

Les institutions que vous mentionnez semblent avoir été dépassées par le mouvement des Peuples, qui aspirent à être plus entendus. Pendant que les Peuples d’Afrique expriment clairement leur volonté de prendre part aux décisions qui concernent leur avenir, la Cédéao et l’Union africaine (UA) restent cantonnées dans une logique légaliste éculée qui fait le lit des potentats.

C’est le seul argument qui peut, à mes yeux, justifier le silence, la complaisance ou encore l’hypocrisie de ces institutions face à la volonté manifeste de confiscation du pouvoir sur fond de hold-up électoral par le régime sortant.

Au demeurant, les choses changent. Le Mali est un bel exemple pour la Cédéao et l’UA. Les Peuples d’Afrique ne se tairont plus. Le mouvement est irréversible.

Pour ma part, j’exhorte les hauts responsables de ces institutions à prendre la mesure de ce qui se joue avant qu’il ne soit trop tard. Il est grand temps que les Peuples d’Afrique amorcent la mise en place structurée d’un plan de développement intégré. L’une des conditions requises pour entamer un tel travail, est de doter les pays d’institutions fortes. Le temps des hommes providentiels est révolu.

Ces institutions gagneraient donc à entendre la voix des Peuples. Ce sera cela, ou leur dislocation. À force de cautionner les potentats, elles se vident de leur substance et ne représentent que les chefs d’État mal élus et illégitimes.

Vous avez sollicité le président français Emmanuel Macron dans cette crise post-électorale togolaise. Que lui avez-vous demandé ?

Comme plusieurs autres Présidents de pays occidentaux, j’ai sollicité le Président Emmanuel Macron afin qu’il use de toute son influence pour intervenir dans le rétablissement de la vérité des urnes. Mais, vous savez, l’action diplomatique est fondée généralement sur le principe de l’universalité de la communauté des nations ; le principe de la responsabilité collective des États pour le maintien de la paix et la prévention de l’agression ; le principe de la coopération internationale pour l’avancement du progrès social et économique ; la place centrale des Nations unies et son rôle dans les affaires internationales. De ce fait, son débit, son spectre, son champ d’action, et ses résultats sont peu remarquables. Néanmoins des actions à fort impact sont menées.

Du reste, la réalité est qu’il appartient au Peuple togolais, malgré la révolution électorale éclatante et historique du 22 février 2020, de prendre courageusement son destin en mains. Et que la France, qui se dit respectueuse des valeurs de démocratie pour tous les peuples, respecte le choix et le cri de celui du Togo pour sortir de cette situation atypique qui consiste à subir le diktat d’un clan durant plus de cinq décennies dans un pays censé être une République et non une monarchie.

La France, sous l’ère Macron, ne tire aucune grandeur à soutenir un pouvoir sortant, abonné aux braquages électoraux. Un paradoxe de plus en plus suspect, surtout quand on analyse la position de la France dans la crise en Biélorussie.

Grande nation prônant les valeurs universelles, la France ne peut s’illustrer dans le deux poids deux mesures. Tous les peuples méritent le respect de leurs voix et de leurs choix.

Avez-vous mené la même démarche auprès d’autres chefs d’État du Continent ou d’ailleurs ?

La même démarche a été menée auprès des autres chefs d’États du Continent pour des résultats que vous pouvez d’ores et déjà imaginer ; non pas parce ces derniers ne veulent pas aider mais parce que ces actions prennent du temps à aboutir avec des considérations qui échappent souvent à la compréhension commune. Encore une fois, la solution au problème togolais doit être togolaise, avant que les autres ne volent à notre secours au besoin. Après 30 ans de lutte infructueuse, les Togolais en ont plus que jamais conscience.

Quelle est la position des autres partenaires au développement en l’occurrence l’Allemagne et les Etats Unis sur cette crise post-électorale togolaise ?

Les États-Unis ont, de façon explicite, reconnu la victoire du Peuple et l’ont clairement exprimée, allant jusqu’à exiger du pouvoir sortant la preuve de sa prétendue victoire en lui enjoignant de procéder au décompte des voix, bureau de vote par bureau de vote.

En revanche, l’Allemagne a adopté une position plus mitigée tout en travaillant pour une sortie de crise pacifique. Quoi qu’il en soit, et au risque de me répéter, le Peuple poussera l’usurpateur à lâcher prise.

Si vous n’obtenez pas satisfaction, que feriez-vous ?

Mon combat est celui du Peuple, celui des électeurs qui ont compris les véritables enjeux de la présidentielle du 22 février 2020 en se prononçant massivement en faveur de mon offre politique visant à transformer en profondeur la société togolaise, en jetant les bases d’une démocratie apaisée, à travers le triptyque Transition-Constituante-Refondation de la République.

« Il faut se méfier de l’eau qui dort »

Je suis donc serein quant à la suite, plus que jamais convaincu que le Peuple prendra son destin en mains. Les Togolais de tout bord me soutiennent, cassant les carcans de l’embrigadement des chapelles politiques. Il faut se méfier de l’eau qui dort.

Quant à la communauté internationale, elle est de plus en plus une déception avec ses solutions au nom des intérêts au lieu de privilégier le droit et la justice. La communauté internationale est régie par des textes basés sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  Elle ferait mieux de revenir à ses fondamentaux au risque de perdre toute utilité. Ce sont les peuples qui font l’histoire.

Cela fait des décennies que l’opposition togolaise se plaint de se faire voler sa victoire à chaque élection présidentielle. Comment instaurer dans ces conditions la démocratie dans votre pays ?

Cette question déborde du seul contexte togolais et va chercher dans la capacité des institutions sous-régionales et continentales à penser l’avenir du Continent. Nous sommes le Continent ayant le plus grand pourcentage de jeunes. Mais, ces derniers ne sont que peu impliqués dans les processus de prise de décision. Ces jeunes se lèvent et se font entendre. Combien de temps, ces instituions joueront-elles à la politique de l’autruche ? Et pour quelles conséquences ?

L’instauration d’une véritable démocratie au Togo ne peut se faire sans l’adoption à l’échelle du Continent de principes communs de limitation stricte des mandats présidentiels et de la mise en place d’institutions vertueuses. À nos yeux, aucun pays ne saurait y échapper. À défaut, les mouvements de foule d’une jeunesse plus que jamais consciente des enjeux mondiaux les emporteront.

Avez-vous des regrets aujourd’hui ? 

Aucun. C’est une mission, un combat de toute une vie. Je suis plus que jamais déterminé à conclure ce combat qui, en réalité, est une mission générationnelle. Si je tombe, la relève poursuivra. Je ne suis pas seul.

Comment voyez-vous l’avenir du Togo ?

En seul mot : RADIEUX. Nonobstant les écueils dressés par les ennemis du progrès et leurs sous-fifres nationaux et ceux des réseaux internationaux malveillants.

Clément Yao

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