Me Jemal Mohamed Taleb, Ambassadeur Itinérant de Mauritanie : « Avec le Sommet de l'Union Africaine, la Mauritanie retrouve toute sa vocation »

Me Jemal Mohamed Taleb, Ambassadeur Itinérant de Mauritanie : « Avec le Sommet de l'Union Africaine, la Mauritanie retrouve toute sa vocation »

Me Jemal Taleb, ambassadeur itinérant de Mauritanie et conseiller du Président Aziz                  (Photo : @Frédéric Reglain)


A la veille du Sommet de Nouakchott, Me Jemal Taleb, ambassadeur itinérant de Mauritanie et conseiller du Président Aziz, nous accorde une interview exclusive. Pour remettre ce Sommet de l'Union Africaine en perspective et se défendre des accusations et rumeurs dont il fait l'objet. « C'est le Président, confie-t-il, que l'on vise à travers moi ».

Propos recueillis par Bruno Fanucchi

Comment s'est préparé le Sommet de l'Union africaine qui va se tenir les 1er et 2 juillet à Nouakchott ?

Me Jemal Taleb

Comme la Mauritanie a désormais l'habitude de préparer les grands sommets internationaux. En juillet 2016, il y a deux ans, la Mauritanie a organisé le Sommet de la Ligue Arabe. A l’époque personne n’avait parié sur le succès de ce sommet et pas même nos amis libanais qui avaient douté avant de s’excuser. Cette fois-ci, le défi est beaucoup plus grand car il s'agit non pas d'une dizaine mais plutôt d'une trentaine de chefs d'Etat. Les préparatifs ont été bon train avec un nouveau Palais des Congrès, de nouvelles villas hôtel,  de nouvelles dispositions d’hébergement et d’organisation plus souples. avec l’inauguration du nouvel aéroport l’année dernière, Nouakchott offre un nouveau visage et se met au niveau des capitales africaines capables pour accueillir des sommets de cette envergure.

Il faut rappeler que la Mauritanie a retrouvé sa politique africaine naturelle et récupère ainsi son rôle de nation charnière. Elle est certes sortie de la CEDEAO en l'An 2000, mais elle y retourne aujourd'hui comme « membre observateur  associé». La Mauritanie avait historiquement une diplomatie africaine dynamique parce qu’elle est au centre des mondes arabe et subsaharien : elle est arabe et sub-saharienne. L'organisation de ce Sommet de l'Union Africaine marque encore une fois le recentrage de la politique africaine de la Mauritanie qui retrouve sa vocation et la place qui a toujours été la sienne de par sa sociologie et sa géographie. Globalement et techniquement, le sommet s'est donc préparé dans de bonnes conditions. Politiquement et philosophiquement, aussi. D'autant plus que le président Aziz et le président rwandais Kagamé, président en exercice de l'Union africaine, s'entendent bien. Ce qui est important.

Et quels en seront les principaux thèmes ?

Le Sommet sera consacré aux questions économiques et a la problématique de la lutte contre la corruption. C'est un thème  important et il faut se souvenir que lorsque le Président Aziz exerçait la présidence de l'Union Africaine, il s’était beaucoup intéressé à ce sujet majeur. Le chômage et notamment celui de la jeunesse représente un enjeu important pour le continent et sera abordé également.

« Il y a une espèce de complicité

entre les présidents Aziz et Macron »

Et le président Emmanuel Macron viendra en visite officielle à Nouakchott dans la foulée du Sommet... Que peut-on en dire ?

Il y a entre le président Macron et le President Mohamed Ould Abdel Aziz une relation qui s’est traduite tout de suite par une espèce de complicité. C'est un peu naturel car le Président Macron a apprécié le côté sincère et un peu direct du président Aziz. Je crois que le président Macron a l'habitude de dire les choses clairement, le président Aziz aussi. L'idée que les deux hommes se retrouvent et se parlent franchement, devenait évidente.

Il faut se rappeler que la Mauritanie fait des efforts surhumains pour sécuriser ses frontières et assurer la sécurité dans la region. Elle dispose de l'armée probablement la mieux entraînée et la mieux équipée de la region. Il n'y a pas eu d'attentats ou d'enlèvements en Mauritanie depuis 2009. Les terroristes peuvent opérer autour de la Mauritanie, mais pas en Mauritanie. Le président Macron ne peut pas rester indifférent et soutient la démarche mauritanienne et la réponse mauritanienne adaptée à ce genre de menace. Il a donc apprécié à sa juste valeur le travail réalisé par le président Aziz depuis près d'une dizaine d'années. Le G5 Sahel, qui est un peu le bébé du président Aziz, est ainsi devenu une structure importante pour la stabilisation de la region. 

Comment se porte précisément le G5 Sahel ?

Il se porte bien, ou plus exactement mieux. Le G5 Sahel, dont la Mauritanie fut l'initiatrice en 2014, fait suite au processus de Tamanrasset dont la logique était plus large puisqu'il s'agissait de s'organiser pour mieux répondre à la menace terroriste. Le G5 Sahel répond à une philosophie un peu différente : les cinq pays du Sahel, qui constituent en réalité le cordon de protection de la région sub-saharienne, se réunissent car ils ont des préoccupations de développement communes, des défis sécuritaires assez proches et une menace à peu près équivalente, une sociologie et une démographie plutôt proches. Il est donc logique que ces pays qui se ressemblent et ont les mêmes problématiques de développement regroupent leurs efforts pour régler leurs problèmes. En réalité, il y a deux approches. L'approche occidentale qui consiste a vouloir sécuriser la zone rapidement et repartir. L'approche du Sahel, c'est de dire : nous avons bien évidemment un problème sécuritaire auquel il faut répondre tout de suite, mais si vous y répondez sans y intégrer les questions de développement, cela ne fera que retarder le problème sans le régler. 

Habituellement quand on parle du G5 Sahel, on ne voit que cette dimension militaire, mais celle-ci ne représente qu'un des aspects de nos préoccupations. Le G5 Sahel se portera donc mieux quand tous ceux qui sont acteurs ou intéressés par les questions de stabilité et de sécurité au Sahel auront compris que cette dimension militaire intégrée est importante, mais qu'il va falloir la financer et la compléter par les dimensions économiques, sociales et philosophiques. On ne peut que regretter que jusqu'ici les financements proposés ne soient pas à la hauteur des enjeux. Le gouvernement français – qui veut bien mettre fin à l'opération Barkhane - ne fait pas les efforts qu’il faut, les Américains proposent une enveloppe de 50 millions de dollars mais qui est en réalité une forme de recyclage de leur coopération bilatérale, et l'Union européenne ne fait pas preuve d'une grande générosité. Les seuls  qui font preuves de bonnes dispositions sont les Saoudiens et les Emirats Arabes Unis. Quant aux cinq pays du G5 Sahel, ils ne sont naturellement pas capables de mettre sur la table  500 millions. de dollars. Le G5 Sahel a besoin de 400 millions d'euros d'équipements puis, sur dix ans, 250 millions par an. On est encore loin du compte...

Et la Force conjointe du G5 Sahel ne paraît pas encore vraiment opérationnelle...

Cela dit, on ne peut pas pas dire que rien n’est fait. Le partenariat en termes de regroupement des troupes et d’entraînement se passe bien. La coopération pour le renseignement aussi.

Il faut donc accepter de consentir des efforts financiers afin  d'équiper une vraie armée qui fera face non pas à une armée conventionnelle classique, mais à des groupes terroristes assez mobiles. Cela nécessite une adaptation et une souplesse comme la Mauritanie le fait déjà pour sécuriser son territoire. On a beau avoir des troupes plutôt aguerries, si vous ne leur donnez pas les moyens de se battre, il n’y aura pas de résultats tangibles .

« Le G5 Sahel doit garder toute sa cohérence » 

On parle régulièrement d'un élargissement du G5 Sahel à d'autres pays de la région comme le Sénégal. Où en est-on?

La démarche jusqu'ici retenue par les Etats membres du G 5 est de garder une cohérence car les cinq pays en ligne de front constituent la ceinture de sécurité nécessaire. Si vous en mettez un sixième comme le Sénégal, vous en mettrez inévitablement un septième avec l' Algérie et, à ce moment là, on sort de la philosophie du G5 Sahel. Ce sont les chefs d'Etat, qui sont souverains en ce domaine, qui décideront s'ils veulent élargir le processus et je ne peux parler à leur place. Mais rappelez-vous que le processus de Tamanrasset existait auparavant et n'a pas satisfait visiblement les cinq pays du G5 Sahel qui ont décidé de se limiter à la géographie de la ceinture du Sahel.

Mais peut-on garder à l'écart l'Algérie, même si elle a parfois une position ambiguë ?

L'Algérie est un pays important dans la région et aucune victoire contre le terrorisme n'est possible sans elle. Celui qui croit qu'il est possible de se passer de cette puissance régionale se trompe. 

Il y a un fait objectif, Al Qaïda au Maghreb islamique n'est en réalité que l'émanation du GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat) algérien et donc, au départ, tous ces terroristes sont d'origine algérienne sans que les Algériens aient le monopole du terrorisme. 

L'Algérie est un pays qui a connu une souffrance liée au terrorisme pendant 25 ans et son implication dans la lutte contre le terrorisme ne fait de doute pour personne. La question ne peut pas se poser en ces termes. Mais il peut y avoir ici ou là des éléments d'approche et de choix des services de renseignement et du gouvernement algérien avec lesquels on peut être d'accord ou en désaccord.

Mais je vois très bien ce à quoi vous faites allusion. Certains vous diront que Iyad Ag Ghali est quand même « protégé » par les Algériens. Je ne suis pas dans ce fantasme. D’autres d’ailleurs vous diront que pour avoir du renseignement il faut bien « coopérer «  pour mieux sécuriser.  il n'y a pas de renseignement possible sans la possibilité de suivre les terroristes. C'est à peu près le même débat que l'on connaît en France où certains vous disent demandent d’expulser tous les « fichés S »,. Il se trouve  que les spécialistes vous disent : si vous les mettez dehors, vous vous coupez du renseignement vous diront que si une telle choses se faisait, ce serait la mort du renseignement.. 

Une chose est sûre : l'Algérie est un acteur majeur dont personne ne peut se passer et continue d'être un partenaire indispensable du G5 Sahel dans le cadre des accords et du processus de Tamanrasset qui n'est pas mort. Mais les cinq pays du G5 ont choisi une autre voie.

Parlons un peu de vous. On lit sur plusieurs blogs et sites, Maître, que vous feriez l'objet de plusieurs plaintes à Paris pour « recel de vol » et « violation du secret des correspondances »... Qu'en est-il exactement ?

Je ne fais l'objet d'aucune plainte à ma connaissance et en tout cas rien ne m’a été notifié. on peut déposer les plaintes comme on le souhaite. Une plainte ne veut pas dire poursuites et encore moins inculpation ou condamnation. La Lette du Continent a décidé de salir mon image et a sorti une alerte où je serai non pas l’objet de je ne sais quelle plainte mais carrément poursuivi pour recel de vol. On aurait pensé à une affaire de vol en bande organisée où je serai le receleur en chef.

Au départ j’en ai rigolé mais lorsque des amis m’ont alerté sur le caractère tendancieux et racoleur de l’alerte, je l’ai pris au sérieux et ça se réglera devant les tribunaux. Je ne suis au courant d’aucun document volé et je ne sais pas de quoi on parle. Je ne suis pas naïf et je vois venir la manoeuvre qui consiste à me faire porter un habit qui n’est pas le mien. Je vous le dis en toute objectivité : je crois que tout ça ne s’adresse pas à moi.

« Il y a une volonté réelle de me faire

payer ma proximité avec le Président » 

Ce serait donc de l'intox ?

Si quelqu'un a déposé une plainte contre moi et qu'elle est instruite, je ne suis pas au courant et je suis bien curieux de savoir pour quelles raisons. Deuxièmement, je ne vois pas quel secret je peux violer ni comment je peux être le receleur d’un document volé dont j’ignore toutQuant à ce que vous appelez le « vol de documents », je ne suis pas davantage au courant. Mais il me semble que le « recel » est une qualification secondaire et que l'on a besoin d'un acte primaire de vol pour avoir un acte secondaire de recel. Je ne sais pas ce qui a été volé, où cela a été volé et par qui ? Je ne suis au courant de rien de tout cela.

Vous n'êtes – me dites-vous – concerné « ni de près ni de loin » par cette « affaire » mauritanienne, mais vous êtes nommément pris à partie sur un certrain nombre de sites...

Il y a sans doute une manœuvre dilatoire faite par certains milieux qui ont tout intérêt à me salir. je me suis toujours demandé si dans l’article de la LC si le fait de rapporter les informations n’est pas en soi plus important que le reste. A y penser j’arrive à la conclusion que l’objet recherché a été atteint. Il fallait avoir un titre racoleur et diffamatoire et c’est fait.

Tout ce qui se passe dans le bureau ou nous sommes se passe au nom de Clyde and Co, le cabinet pour lequel je travaille. Que l'on me cible moi comme Mauritanien et non le cabinet Clyde, c'est qu'il y a une volonté réelle de me faire payer ma proximité et mon soutien au président Aziz. Je vais vous dire : ils peuvent continuer et essayer de m'attaquer, mais ce soutien va continuer, ils ne m'impressionnent pas.

Personnellement mis en cause et pris pour cible, allez-vous porter plainte ?

Nous sommes dans un Etat de droit et, si quelqu'un porte des propos diffamatoires à mon endroit j’aurai le droit de porter plainte et je ne m’en priverai pas. Un certain nombre de plaintes sont déjà parties sur des questions de diffamation et d’autres suivront. Vous savez, la lâcheté n’a pas de limites, la calomnie non plus. Au fond tous ceux qui s’en prennent à moi me reprochent finalement mon soutien au président Aziz. Soutien dont je ne me cache pas et que je revendique haut et fort. Certaines officines ont juré de me faire porter leurs propres frustrations, mais – honnêtement – cela ne me fait pas peur.

Sur le fond du sujet et dans cette affaire Bouamatou, Me William Bourdon, est lui aussi accusé de pas mal de choses... Que peut-on lui reprocher et que peut-on en dire ?

Je n'ai pas tellement envie de me prononcer sur une enquête en cours. Mon cabinet est certes le conseil du gouvernement mauritanien et donc tenu au devoir de respect du secret de l’instruction.  Je n'ai pas d'informations particulières à vous donner car je n'en dispose pas. Je ne connais pas Me William Bourdon, je ne l'ai jamais vu et je n'ai pas de commentaires à faire à son sujet. 

Quand cette procèdure a-t-elle commencé ?

A ma connaissance et je peux me tromper puisque je suis informé par voie de presse, il y a deux dossiers différents : le dossier de l'ancien sénateur Mohamed Ghadda et une autre procédure ouverte contre X. Comme elle est ouverte contre X, je ne suis pas en mesure d’en savoir plus. 

Certaines personnalités mauritaniennes ont cependant été mises nomménent en cause comme Mohamed Ould Bouamatou, PDG du groupe BSA, et Mohamed Ould Debagh, vice-président du groupe. Que leur reproche-t-on ?

Je ne peux malheureusement que vous renvoyer à ce que la presse mauritanienne raconte. j’ai lu comme tout le monde ce qui est publié par la presse et j’ai effectivement lu que des personnalités comme vous dites ont été citées dans des affaires en cours. Je préfère suivre les évènements plutôt que de commenter les affaires judiciaires.

« Une Constitution n’est pas un texte sacré et peut être modifiée »

Le président Aziz a dit qu'il ne se représenterait pas lors des prochaines élections présidentielles prévues en 2019, on veut bien le croire, mais beaucoup de gens ne le croit pas. Est-ce que toute cette « affaire » ne vise pas à déstabiliser son camp et celui qu'il choisirait pour lui succèder ?

C'est une spécialité mauritanienne qui consiste toujours à ne pas vous écouter quand vous parlez. On préfère supputer sur ce que le Président n'a jamais dit plutôt que d’écouter un instant ce qu'il a dit. Moi je suis têtu, mais il me semble que ce que le Président a dit est clair et il n’est nullement besoin de revenir dessus sauf à chercher le commentaire du commentaire du commentaire……..

A titre personnel, et je ne peux parler qu’en mon nom, je considère et je suis constant sur ce point qu'une Constitution peut être modifiée. Je pense que c'est une ineptie intellectuelle et juridique que d’imaginer le contraire. le tout est de suivre les modes de révision qu’elle a elle-même prevu. Une Constitution n’est pas un texte sacré. Elle peut correspondre au besoin d’une époque et si les circonstances et les générations changent, il appartient aux responsables politiques et à l’ensemble des acteurs de faire évoluer le texte afin de mieux l’adapter. 

Quand vous suivez les dispositions juridiques de changement d’une constitution, vous ne la violez, au contraire, vous la respectez. 

S’agissant su Sénat, le gouvernement mauritanien a fait le choix de le supprimer et instaurer des assemblée régionales. Ce sont des choix dont on a le droit de discuter la pertinence politique mais pas le droit de les faire. Je me souviens que Lionel Jospin, parlant du Sénat, a trouvé que c’est une anomalie de la République. Même si je vois l’intérêt de la navette dans l’amélioration du processus législatif, je ne suis pas sûr que le Sénat soit adapté à mon pays. Mais je peux entendre ceux qui pensent l’inverse.

Cette campagne vise donc le président Aziz ?

C’est l’évidence. Mon soutien au Président m'expose, mais je suis tellement fier et content de cette proximité que cela m'est parfaitement égal. Après tout je suis un soldat et, comme tout soldat, j’essuie les tirs de l’ennemi et je reçois même parfois des balles. Il faut faire en sorte qu’elles ne m’atteignent pas et qu’elles ne soient pas mortelles. Quant au President, je défie quiconque de lui trouver un compte à l’étranger ou une quelconque richesse amassée. 

Il serait cependant intéressant de poser quelques questions à tous ceux qui visent le Président : 

Comment ont-ils fait pour s'enrichir ?

Qu’ont ils fait ces vingt dernières années, s'ils possèdent – eux mêmes – des comptes et des biens à l'étranger... 

Bruno Fanucchi

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