Jean-Louis Guigou, Président de l'IPEMED : "Que les diasporas africaines se regroupent et s'unissent pour mieux se faire entendre"

Jean-Louis Guigou, Président de l'IPEMED :

Président de l'Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen (IPEMED), Jean-Louis Guigou est à l'origine du Forum des Diasporas Africaines, dont la seconde édition vient de se tenir à Montrouge (en région parisienne) le 21 juin, et du concept de l'AME, prônant une nouvelle relation entre l'Afrique, la Méditerranée et l'Europe. Avec une grande idée : mettre le cap au Sud ! Il en explique le sens et la logique dans une interview réalisée en partenariat avec New World TV.

Propos recueillis par Bruno FANUCCHI

Vous êtes, je crois, l'initiateur et l'artisan de ce Forum des Diasporas Africaines qui rencontre un grand succès et répond à une véritable attente ?

Jean-Louis Guigou :

L'initiateur, sans doute, mais c'est en fait un collectif. Notre idée, c'est qu'il existe en réalité quatre groupes d'individus qui sont très agiles : les jeunes, qui mettent en marche actuellement l'Algérie en poussant depuis plusieurs mois à une révolution pacifique, les femmes, qui font des transformations profondes, les entrepreneurs bien sûr et les diasporas qui, elles, constituent une population très riche et mal utilisée. C'est une population qui est compétente professionnellement et très ouverte sur le monde. Mais c'est une population qui est un peu comme une Alfa Roméo qui serait bridée. C'est-à-dire que ni les gouvernements africains, ni les gouvernements européens ne l'utilisent à bon escient. Et c'est fort dommage.

Comment changer les choses ?

Il faudrait que les gouvernements africains se disent : Mon Dieu, il y a une population de dix millions d'Africains en Europe avec des ingénieurs, des cadres, des médecins. Comment je peux les utiliser partiellement un mois par ci, un mois par là ou même toute une année ? Et les Européens doivent avoir le même réflexe et faire le même genre de démarches. Ce matin, au Forum des Diasporas, le Directeur général de la Coopération internationale et du Développement économique de la Commission européenne, M. Stefano Menservisi, a très clairement dit qu'il allait utiliser la diaspora et il a évoqué ce mot et ce concept de « diasporas sans frontières ». J'en ai déposé la marque, mais je suis prêt à l'abandonner et à la céder aux Africains car je souhaiterai que les diasporas africaines se regroupent dans une structure faîtière qui s'appellerait « Diasporas sans frontières ».

Comme il existe « Médecins sans frontières » ?

Eaxctement. Il y a une vingtaine d'annéee, en effet, Bernard Kouchner a pris conscience que les docteurs, les urgentistes, les stomatologues, les cardiologues étaient tous dispersés et que c'était un peu la pagaille. Et il a proposé de créer « Médecins sans frontières », qui est une structure rassemblant ce que l'on a rapidement appelé dans le monde entier les « French Doctors ». Et cette structure de rassemblement reçoit beaucoup d'argent, des dizaines et des dizaines de millions.

Vous voulez donc créer la même dynamique pour les diasporas ?

Je dis en effet aux diasporas africaines : arrêtez d'être fractionnées, disloquées, dispersées entre diasporas sénégalaise, ivoirenne, togolaise, marocaine, égyptienne, algérienne... Gardez vos structures locales et communautaires, mais ayez une structure faîtière qui s'appelerait Diasporas Africaines sans frontières. J'ai déposé la marque, mais dès qu'elles le souhaiteront, je le redis, je leur en ferai bien volontiers cadeau. M. Stefano Menservisi vient en effet de nous dire ici : on a de l'argent, mais on a besoin de l'expertise des diasporas africaines. Et si vous vous organisez, on va vous financer. L'offre et le demande sont là et il se peut que dès l'année prochaine on est fait un bon extraordinaire.

C'est donc la grande nouveauté de ce 2ème Forum ?

C'est en effet la nouveauté de ce Forum qui se déroule à Montrouge. L'année dernière, quand nous avons lancé le Forum des Diasporas Africaines, au Palais des Congrès de la Porte Maillot, il fallait d'abord impluser un élan et donner confiance à la diaspora. Elle était hésitante : elle hésitait entre avancer ou rester dans la récriminiation et dans la contestation. On n'a pas assez de préfets africains, pas assez de députés d'origine africaine, etc. L'an dernier, on voulait créer un effet de masse pour une réelle prise de conscience de la créativité et des potentialités de la diaspora. Cette année, on a fait un deuxième Forum, mais ce Forum il est avant tout projets et professionnalisme : comment la diaspora peut-elle agir au service des deux espaces que sont l'espace européen et l'espace africain ?

"Le chef de la diplomatie togolaise a reçu

mandat de négocier au nom de l'Afrique"

Et vous avez plusieurs pistes à leur proposer ?

Parfaitement, il y a les transferts de technologie, transférer du temps et du temps de travail, etc.

Mais, pour moi, l'essentiel, c'est que le diaspora africaine est le meilleur agent pour que renaisse en Europe un esprit et un désir d'Afrique et que renaisse en Afrique un désir d'Europe. Ne soyons pas dupes : le cours normal des choses, c'est que se développe le commerce Sud-Sud. L'Afrique est très tentée de maintenir des liens privilégiés avec l'Asie en général, avec la Chine, avec l'Inde, les Etats du Sud-est asiatique, comme par ailleurs avec le Brésil ou d'autres pays émergents. Parce que les produits européens sont trop chers, trop sophistiqués et parfois non adaptés.

l faut donc que la diaspora africaine aille en Afrique pour dire : Non, les Européens sont bons, même s'ils sont parfois maladroits, mais ils ont des tas d'idées. Nous sommes très proches par la culture,  par les ambitions, par le style de vie. Et il faut que les Africains fassent renaître aussi un désir d'Afrique en Europe. Qu'ils disent : ne regarder pas que vers l'Amérique ou la Chine. Mettez le cap au Sud : l'Afrique, ce n'est pas que les guerres, la Libye, le désarroi ou Boko Haram. On peut démontrer qu'aujourd'hui il y a en Afrique beaucoup moins de conflits et de morts qu'il y a quinze ou vingt ans.

Et l'Afrique aujourd'hui, c'est une extraordinaire Zone de libre échange continentale (la ZLEC) et cela  change complètement la donne ?

Merci de me poser cette question très importante. Il y a une dizaine d'années, quand on négociait les accords de Cotonou, il y avait d'un côté l'Union européenne avec tous ses cadres, ses fonctionnaires, ces gens très compétents de Bruxelles et, en face, il y avait un grand fractionnement avec des Togolais, des Marocains, etc. L'Europe était immensément puissante et, en face, il n'y avait pas d'unité. Mais maitenant, l'Union africaine dit : il faut compter avec nous ! Car deux choses sont très nouvelles. Il y a d'abord une grande zone de libre échange qui vient d'être lancée. Et, pour les négociations post-Cotonou, il n'y aura pas d'autre interlocuteur que l'Union Africaine en relation avec l'Union européenne, chaque entité nommant deux négociateurs pour parler avec leurs homologues. C'est très nouveau. On sent que l'Afrique prend conscience de sa puissance quand elle sera unifiée.

N'est-ce pas le chef de la diplomatie togolaise qui est chargé de négocier les nouveaux accords ACP ?

C'est en effet le Professeur Robert Dussey qui est en charge de se dossier. Cela veut dire que l'on a un ministre qui a reçu mandat pour négocier au nom de l'Afrique. Et cela, c'est formidable !

Interview réalisée en partenariat avec la chaîne New World TV : www.newworldtv.com

Bruno Fanucchi

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