Ardiouma Soma, Délégué Général du Festival : "Le Fespaco va fêter ses 50 ans"

Ardiouma Soma, Délégué Général du Festival :

Ardiouma Soma, Délégué général du Fespaco


La 26ème édition du Fespaco se tiendra du 23 février au 2 mars prochain à Ouagadougou avec pour thème : « Mémoire et Avenir des cinémas africains ». Un événement culturel sans égal en Afrique. Interview d'Ardiouma Soma, son Délégué général.

Propos recueillis par Bruno Fanucchi et Clément Yao

Le Fespaco fête cette année ses 50 ans, quelles sont les nouveautés et festivités de ce jubilé ?

Ardiouma Soma : Le jubilé d'or du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), c'est d'abord le renforcement professionnel de ce Festival car,  50 ans, c'est l'âge d'habitude où l'on s'arrête et l'on regarde dans le rétroviseur. On réfléchit pour mieux se positionner pour la suite. Le cinquantenaire du Fespaco, c'est cela. Nous avons donc invité un an à l'avance les professionnels du cinéma et nos partenaires pour réfléchir sur un redimensionnement du Festival et l'adapter à l'état actuel de l'industrie du cinéma et de l'audiovisuel sur le Continent. Des recommandations ont été faites et cela va se réfléter justement lors de la 26ème édition, qui se tiendra du 23 février au 2 mars prochain, avec une mise en avant du cinéma documentaire qui, pour la première fois, va avoir sa propre compétition avec deux sections différentes pour le court métrage et le long métrage, puis une valorisation aussi des prix et des trophées pour cette compétition supplémentaire. Car nous avons tous constaté que le documentaire aujourd'hui, c'est un art qui est grand centre d'intérêt pour les créateurs et les cinéastes africains qui s'expriment et prennent la parole sur des sujets d'intérêt commun lié au développement des différents pays d'Afrique. Pour faire de longs métrages, ils s'impliquent véritablement dans des sujets et donnent leurs points de vue. C'est une évolution qui doit se réfleter au Fespaco.

L'une des particularités de ce Festival n'est-elle pas d'y retrouver tous les genres du cinéma ?

Nous avons en effet tenu à rester la vitrine culturelle du Continent en ce sens que nous sommes peut-être l'un des rares festivals où vous trouverez tous les genres à la fois : longs et courts métrages, fictions, documentaires, films d'école pour permettre à la jeunesse et aux débutants d'être au côté des cinéastes plus confirmés ainsi que le cinéma d'animation qui commence à pousser petit à petit sur le Continent. Mais où y retrouverez aussi les séries car aujourd'hui les séries télévisuelles se développent véritablement en Afrique parce que les télespectateurs africains ont besoin de contenus africains. Au regard des difficultés budgétaires et financières de l'industrie du cinéma sur le Continent, la série c'est le genre qui permet de créer des emplois et aux professionnels d'avoir du travail, qui permet également à une industrie nouvelle de se mettre en place petit à petit. A l'occasion de ce cinquantenaire, il nous donc renforcer cette vitrine là du cinéma et de l'audiovisuel et que l'on puisse proposer une sélection visible dans ces différentes catégories.

Notre doyen, Sambe Ousmane avait l'habitude de dire que si l'Afrique n'a pas inventé la technique du cinéma ni celle du numérique, elle n'a pas à rougir ou à noircir face à ces technologies là. Nous les prenons pour servir l'industrie du cinéma et participer au développement de nos pays. Ce cinquantenaire doit être marqué par une amélioration artistique et technique à tous les niveaux.

"Il y a un patrimoine cinématographique

et audiovisuel panafricain très important"

Ce cinquantenaire aura pour thème majeur la Mémoire...

C'est l'occasion, en effet, de réfléchir sur le thème retenu pour ce Festival : « Mémoire et Avenir des cinémas africains ». Car l'Afrique a existé dans le cinéma comme acteur, l'Afrique a été filmée depuis le début du cinéma (en noir et blanc) même si les Africains n'avaient pas la parole. Et l'Afrique aussi a pris la caméra au milieu des années 50. Il y a un patrimoine cinématographique et audiovisuel panafricain qui est très important. Cette question de la Mémoire, il faut donc qu'on la pose et qu'on en discute : comment retrouver, valoriser et partager cette mémoire ? Comment la transmettre à la jeunesse et lui permettre d'avoir accès à ce patrimoine ? Pour que la jeunesse d'aujourd'hui comprenne que l'industrie du cinéma ne commence pas avec elle, mais qu'il y a tout un patrimoine qui peut inspirer les productions actuelles et futures.

Cette mémoire et les archives du cinéma africain sont souvent conservées en France, à l'INA (Institut national de l'Audiovisuel) par exemple. Avez-vous entrepris des démarches pour y avoir accès ou les voir restituées aux pays africains ?

Vous savez que, dans une autre vie ou plus exactement une vie précédente, j'ai été directeur de la cinémathèque africaine de Ouagadougou. Quand j'ai commencé à travailler au Fespaco, il y avait une Archive de films nationale qui existait et, avec mon patron de l'époque, son excellence Philippe Sawadogo (alors ministre de la Culture, du Tourisme et de la Communication), nous avons décidé de transformer cette Archive de films en cinémathèque panafricaine parce qu'elle était abritée au Fespaco lui-même panafricain. J'ai donc travaillé sur ce projet et, en 1995, nous avons inauguré cette cinémathèque qui renferme aujourd'hui près de 5000 titres sous différents formats de pellicule, différents formats vidéo et numérique aujourd'hui. Et j'ai fait tout un travail au niveau de la FIAC (Fédération internationale des Archives cinématographiques) et le tour des archives en Europe pour me rendre compte de l'état du patrimoine ciné et audiovisuel africain. Et ce patrimoine, je vous le confirme, est très important.

On a longtemps été filmé par les autres, d'une façon peut-être que nous n'aimions pas car nous étions filmés en muet comme des mouches, mais cela reste un patrtimoine irremplaçable : ce sont des faits réels qui témoignent de la vie à cette époque. Heureusement, les archives de films que j'ai visitées ont pris en compte ce patrimoine dans leur travail de restauration. Et ce travail se poursuit au niveau  de différentes institutions. L'important est que ce patrimoine existe et est pris en compte dans les programmes de restauration et de sauvegarde. Reste maintenant la question de l'accessibilité de ce patrimoine par les Africains, les véritables propriétaires, les premiers intéressés par ces archives,  mais c'est là une question « politique ». Les Occidentaux ont la chance d'avoir ces archives là chez eux et il reste maintenant à trouver la manière et les moyens de les partager. Entre professionnels au niveau de la FIAC, nous sommes d'accord pour le partage, d'accord par exemple pour que des copies de qualité soient mises à la disposition des Africains.

"L'industrie du cinéma et de la télé,

c'est aussi une arme économique"

Mais l'industrie du cinéma n'a-telle pas aussi un rôle économique ?

Notre réflexion va également insister sur les aspects économiques car nous avons eu un cinéma sur notre Continent qui a ressemblé à tous les courants artistiques d'ailleurs. Car l'art était au début un outil de combat pour les identités, pour la libération des peuples d'Afrique, pour les indépendances et cette lutte aujourd'hui doit continuer car le combat pour le développement ne finit pas. Mais aujourd'hui nous sommes tous d'accord pour dire et reconnaître que l'industrie du cinéma et de l'audiovisuel, c'est aussi une arme économique. C'est aussi une filière qui nous permet de participer au développement de nos différents pays. Comment envisager maintenant les développement du cinéma dans des économies locales ? Car nous avons eu longtemps des cinémas qui, dans la zone francophone, ont été été des cinémas soutenus, subventionnés, je dirais même des cinémas sous perfusion. Et quand on arrache les aiguilles de perfusion, ce sont des cinémas qui meurent et ne marchent plus. Il nous faut donc poser la réflexion sur l'avenir de l'impact du ciména et de l'audiovisuel dans nos économies locales, nos organisations communautaires et sous-régionales qui ont des programmes. Il nous faut voir comment fédérer les énergies sur le plan communautaire pour une véritable prise en compte de la culture qui soit un moteur et même une locomotive du développement. Cette question éonomique est donc très importante : comment trouver une manière de filmer qui puisse s'insérer sur toute la chaîne et constituer un modèle économique rentable.

La culture paraît cependant bien souvent le parent pauvre des budgets nationaux en Afrique...

Ce n'est pas seulement en Afrique, mais à travers le monde. Mais partout, en Afrique comme ailleurs, on commence de plus en plus à comprendre que la culture doit être mise en avant. Pour faire face notamment aux problèmes que nous connaissons aujourd'hui de violence, d'extrémisme et d'incompréhension, on se rend compte que les réponses se trouvent au niveau de la culture. Si les gens se connaissaient mieux, se parlaient et communiquaient entre eux, peut-être qu'on n'en serait pas là... D'où l'importance de tourner un peu plus le regard vers la culture qui peut être un des piliers de la politique du développement. La volonté politique existe dans beaucoup de pays africains, et notamment au Burkina Faso, de donner plus de moyens budgetaires à la culture. Mais c'est difficile car le budget, c'est toujours un gâteau à se partager et face aux problèmes de santé comme le paludisme ou autres épidémies comme la méningite, sans parler des hôpitaux, il y a toujours d'autres urgences, un problème de choix, de priorités et de ressources bien compréhensible. Il fau que les secteurs qui se portent mieux puissent accompagner l'effort nécessaire à faire en matière de culture. Il faut arriver aussi à travailler sur la mentalité des acteurs culturels qui continuent bien souvent à se comporter chez nous comme des artistes. Alors que nous sommle sle s cateurs d'une véritable industrie et qu'il faut nous ouvrir aux autres compétences techniques, juridiques.

"C'est le lieu où l'on peut

dialoguer le mieux avec l'Afrique"

Pouvez-nous donner quelques chiffres et données sur cette 26ème édition ?

En terme de programmation, c'est environ 160 films toutes catgéories confondues, sélection et hors sélection, avec des projectionsd qui seront organisées dans neuf salles réparties dans la ville de Ouagadougou, soit 300 à 400 projections de film en une semaine. Il faut donc que chacun puisse faire son choix. En term de fréquentation, nous attendons pas moins de 10.000 personnes qui vont donc recevoir des accréditations pour participer à l'événement et l'organisation du Fespaco prendra en charge probablement entre 350 à 400 personnes qui sont des cinéastes, des producteurs et des personnalités. Mais l'immense majorité des festivaliers viendront à leur frais. Mais c'est une grosse mobilisation car le Fespaco est à la fois un événement professionnel et populaire. C'est toute la ville de Ouagadougou et même toute la population du Burkina Faso qui est mobilisée à cette occasion. Et  de plus en plus toute la sous-région ouest-africaine qui déferle sur Ouaga en taxi-brousse ou par cars entiers qui viennent du Mali, du Niger, du Togo, du Bénin, du Ghana, de la Guinée, de la Côte d'Ivoire ou du Sénégal. Ils ont tous compris que le Fespaco, c'est le lieu où l'on peut dialoguer le mieux avec l'Afrique. Car nous avons la chance – au travers de ces 160 films – de pouvoir présenter des œuvres qui proviennent de toutes les régions de l'Afrique et qui abordent tous les sujets. Tout le monde a un intérêt particulier pour mieux apprendre et comprendre l'Afrique, c'est le lieu du dialogue avec le Continent.

Quelles sont les retombées du Fespaco sur l’économie du Burkina Faso ?

L'impact économique est avéré. Il y a déjà eu des études réalisées pour prouver l’impact du Fespaco sur l’économie du Burkina Faso. Nous songeons à les refaire parce que le Festival, au fil des éditions, mobilise de plus en plus de monde provenant du Burkina Faso, de l’Afrique et des autres continents. Les retombées pour le Faso et la sous-région sont énormes. Une fois tous les deux ans, les cinéastes de chaque pays se donnent rendez-vous à Ouagadougou. Je peux vous assurer qu’un an avant la tenue du Festival, nous enregistrons une forte pression des pays qui tiennent à être bien représentés par une ou plusieurs productions cinématographiques. Le Fespaco entraîne donc une forte mobilisation d’argent pour les productions de films qui génèrent, à leur tour, des emplois directs et indirects. Pour le pays organisateur, les retombées sont incontestables. Le Fespaco est une période de bonnes affaires pour les hôteliers, les transporteurs, les restaurants, les commerçants et même le petit cireur du quartier (…) Pour moi, le Fespaco est un levier de l’industrie du cinéma en Afrique. J’ai coutume de dire que pendant que le comité d’organisation (que je préside) travaille d’arrache-pied, il y a aussi d’autres sous-comités des secteurs d’activité que je viens de citer, qui se préparent aussi à capter cette clientèle qui déferle sur Ouagadougou. Je vous assure, chacun s'y retrouve pendant le Fespaco.

Au contraire d'autres festivals qui s’organisent à travers le monde, le Fespaco est loin des paillettes, du tapis rouge et du côté blingbling comme au festival de Cannes. Est-ce un choix délibéré d’imposer une certaine modestie ?

(Rires). Ce n’est pas un choix délibéré comme vous le dites. Peut-être que le blingbling viendra un jour. Nous, nous mettons à la hauteur du cinéma d’Afrique et de la diaspora. Je dois préciser que le Fespaco est ouvert, sans exception, à l’ensemble des cinéastes du Continent. Vous convenez avec moi qu’il y a beaucoup de cinéastes africains qui ne peuvent pas être à Cannes ou à Toronto. En revanche, le Fespaco, c’est chez eux ! Le Fespaco est le festival où se côtoie le cinéaste confirmé qui a fait le tour du monde et monté les marches de Cannes et le cinéaste qui a été confirmé au Fespaco à Ouaga. Ils partagent, sans complexe, la même table que le cinéaste débutant du quartier de Bobo-Dioulasso ou de Bramakoté. C'edst le lieu où le ministre de la Culture tombe la veste et s'assoit à côté du petit cinéaste de Poto-Poto, venu de Brazza. Tout le monde est logé à la même enseigne. C’est cela l’originalité et la spécificité du Fespaco.

Est-ce que les cinéastes afro-américains s’intéressent au marché du Fespaco ?

Ce que je peux dire, c’est qu’il y a effectivement une collaboration avec la diaspora africaine, voire noire-américaine. Cependant, cette dernière reste à dynamiser. Il y a un travail de rapprochement qui a été établi dans ce sens pour attirer les Afro-américains au Fespaco afin d’envisager des projets de productions communes. Pour l’heure, la mayonnaise ne prend pas encore à cause, je pense, de l’équidistance entre les deux systèmes. A mon sens, ce n’est pas une question de couleur de peau mais plutôt de système économique. Les Afro-américains d’Hollywood sont dans un système économique qui est différent de celui de l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel en Afrique. Il nous faut, peut-être, nous développer localement d’abord avant d’aller vers nos frères américains qui sont avant tout des businessmen. Il ne faut pas rêver qu’ils viendront vers nous comme des philanthropes. Mais ils viendront sûrement pour faire des affaires et rien d’autres.   

Pour en savoir plus : www.fespaco.bf

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