Terrorisme en Afrique : La solution du général Bruno Clément-Bollée

Terrorisme en Afrique : La solution du général Bruno Clément-Bollée

Le Général Bruno Clément-Bollée


Officier général français, général de corps d'armée et ancien directeur de la Coopération de Sécurité et de Défense au ministère des Affaires étrangères de la France, le général Bruno Clément-Bollée est un spécialiste des questions de sécurité et de défense. Il a pris part à la 5e édition du Forum de Dakar qui s'est tenu les 5 et 6 novembre derniers. Dans cette interview avec "Seneweb", il souligne l'importance d'un dialogue permanent entre les États et entre les forces militaires dans la lutte contre le terrorisme, et estime qu'il faut soigner le malade après avoir arrêté l'hémorragie.

Propos recueillis par Cheikhou Aïdara – seneweb.com

Aujourd'hui, quels sont les enjeux du Forum de Dakar pour l'Afrique, notamment le Sénégal ?

Le Forum de Dakar a une vocation africaine. D'ailleurs, c'est pour cela qu'on le trouve au Sénégal. Vous savez qu'il relève de l'initiative du Sénégal et de la France. Et le but, c'est d'examiner la situation mondiale, mais surtout de se focaliser sur les enjeux de la sécurité en Afrique. Parce que, aujourd'hui, parmi les foyers de déstabilisation qu'on trouve dans le monde, il y en a hélas quelques-uns en Afrique et en particulier proches du Sénégal. Il y a toute la zone de déstabilisation du Sahel. Donc, le but de ce forum, c'est de donner l'opportunité à tous les acteurs, quel qu'ils soient : acteurs de terrain, acteurs de la pensée (je pense au think thank), acteurs politiques, dirigeants de pays, etc., de se retrouver et échanger pour avoir des regards croisés, des points de vue, de façon à enrichir leurs pensées communes. Mais c'est aussi l'occasion de relater des expériences qui ont été lancées et qui sont en cours et qui pourraient permettre d'améliorer un tout petit peu la machine de la sécurité. Alors, tout cela nous amène, et on l'a vu au travers des invités de cette année au forum, à la zone du Sahel, qui est bien compliquée et qu'on résume qu'au terrorisme seulement. Mais, justement, ce Forum de Dakar l'a peut-être un peu montré. Il n'y a pas que le terrorisme au Sahel. Le terrorisme masque peut-être les autres défis. D'abord, il faudrait se poser la question de savoir pourquoi ce terrorisme ? Et si ce terrorisme est né parce qu'il y avait une frustration quelque part, en termes d'intégration nationale. Est-ce que tous les Maliens, par exemple, se sont intégrés à la nation malienne ? Est-ce qu'il y avait un développement inclusif dans tout le pays ? Est-ce qu'il n'y a pas des zones qui sont un peu laissées pour ou contre ? Auxquels cas, il y a certaines misères qui sont propices à faciliter des recrutements. Voilà, on peut se poser un tout petit peu ces questions et on s'aperçoit qu'il n'y a pas que le terrorisme. Il y a peut-être aussi autour de la machine une différence d'appréciation entre des populations du Nord, qui soient mal intégrées au sein du Mali. Et peut-être que l'objectif des autorités maliennes, avant d'être le terrorisme, il est d'abord l'unité du pays. Donc, tout cela crée des quiproquos. Et le Forum de Dakar, c'est l'occasion de pouvoir parler de cela et de le mettre à table et de pouvoir, entre acteurs, mieux discerner les défis de façon à mieux pouvoir les évacuer.

Alors là, n'y a-t-il pas un paradoxe au moment où aucun pays du G5 Sahel n'a pris part à l'édition de cette année ?

Cette année, il y a eu un problème de bousculement d'agenda. Le président IBK (Ibrahim Boubacar Keïta : Ndlr), qui était prévu, n'est pas venu parce qu'il était en France en train d'inaugurer avec le président Macron des projets communs qui datent de longtemps. C'est tout simplement un problème d'agenda qui a fait qu'on n'a pas vu autant de chefs d'État à ce forum que d'habitude. Mais vous avez quand même noté qu'il y avait le chef d'État-major général des armées du Nigeria. J'ai vu qu'il y avait aussi beaucoup de ministres. On sent bien qu'il y a une vraie mobilisation, une vraie demande de pouvoir échanger, partager et mieux comprendre les défis auxquels l'on fait face. J'ai suivi notamment la conférence des chefs d'États-majors et j'ai senti des gens extrêmement mobilisés qui voulaient vraiment s'engager pour arriver à de meilleures réponses.

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Aujourd'hui, quels défis les pays du G5 Sahel ainsi que le Sénégal doivent-ils relever face au terrorisme ?

Je crois que la sécurité est globale et que tous les défis sont liés. Quand les conditions pour recruter des terroristes sont là, c'est-à-dire la misère, le sentiment d'abandon, la désespérance, il est facile d'endoctriner des jeunes. Il y a aussi d'autres défis tels que  le trafic de drogue, le trafic humain, l'immigration illégale qui est organisée par des passeurs, etc. Il y a tout ce magma, mais ce magma, pourquoi il prolifère chaque jour ? C'est parce que, justement, il y a une mal organisation, une anarchie et tout le monde en profite. Il y a peut-être des gens aussi qui profitent du système pour défendre une cause alors que c'est pour protéger leur trafic.

"10 000 hommes pour couvrir le G5 Sahel, c'est ridicule"

C'est très compliqué. Il y a également la grandeur de la région (G5 Sahel : Ndlr). On a une zone qui est grande comme l'Europe. Alors que les forces de Barkane et du G5 Sahel ne font que 10 000 hommes au total. Et je peux vous dire, en tant qu'expert et homme de terrain, 10 000 hommes pour couvrir une surface comme l'Europe, c'est ridicule. Et pourtant, ces forces, sur le terrain, font un excellent travail grâce à une coopération très organisée en matière d'échange de renseignements, de transport stratégique, etc. On n'imagine pas toute cette coopération qui s'est développée entre les pays du G5 Sahel et Barkane. Ce sont des forces qui travaillent en totale symbiose aujourd'hui et qui font ce qu'elles peuvent. Mais elles sont quand même très limitées. Et, finalement, sur le terrain, on a la réponse que souhaitent les États. S'ils ne veulent pas mettre plus, et bien on récolte ce qu'on a semé.

Face à ces défis, quelles autres réponses doivent apporter les chefs d'État concernés ?

Ce n'est pas à moi de donner des leçons à ces chefs d'État. Ils le savent très bien, beaucoup mieux que moi. Les réponses, c'est d'abord un dialogue extrêmement étroit et permanent, et à plusieurs niveaux. Au niveau de l'État mais aussi au niveau des forces militaires. Ensuite, c'est peut-être de bien définir les intérêts communs. On ne défend bien ensemble que ce que l'on a de commun à défendre. Je crois que le dialogue est central dans cette affaire pour que chacun des acteurs comprenne bien l'importance des enjeux et des défis auxquels il faut répondre.

Pensez-vous qu'il y a un problème d'articulation et d'efficience, comme le disait le président Macky Sall lors de la cérémonie d'ouverture des travaux du forum, dans l'intervention des forces de défense et de sécurité des Nations Unies dans les foyers de tension en Afrique ?

Je crois qu'il faut d'abord faire la part des choses. Barkane et le G5 Sahel sont des forces militaires et des réponses que peuvent apporter une force militaire sont d'ordre militaire. Par exemple : quand vous avez un accidenté de la route, qui est blessé et qui perd son sang, vous avez deux choses à faire pour le sauver. La première, c'est d'arrêter l'hémorragie, sinon il va mourir. Et bien le rôle de Barkane et du G5 Sahel, c'est cela. C'est d'arrêter l'hémorragie. Vous avez aussi une deuxième chose à faire. Et ça, l'opinion publique ne s'en rend pas bien compte. Le G5 Sahel et Barkane ne suffisent pas. Une fois que vous avez arrêté l'hémorragie, il faut soigner le malade. Et soigner le malade, ce n'est pas militaire. C'est beaucoup plus vaste. C'est s'occuper du développement, des problèmes sociaux, du bien-être des citoyens, du vivre ensemble. Et là, ce sont des politiques d'État qu'il faut savoir mettre en place. C'est la réponse complémentaire à l'arrêt de l'hémorragie. Il ne faut pas attendre de Barkane et du G5 Sahel ce qu'ils ne sont pas capables de faire.

Pourquoi le Sénégal ne fait pas partie du G5 Sahel ?

Il faut noter que les cinq pays qui font partie du G5 Sahel sont directement touchés par le terrorisme. On ne peut dire que le Sénégal n'est pas directement touché par le terrorisme, mais on peut aussi noter qu'il n'y a pas eu encore d'attentat au Sénégal. Et je souhaite qu'il n'y ait jamais. Je sais que les autorités sont très soucieuses. Il ne faut pas le perdre de vue.

"Le Sénégal ne fait pas partie, mais il est complètement mobilisé"

Ce que l'on sait mal, c'est toute l'importance du dialogue qu'il y a entre les acteurs de la sécurité du Sénégal et les acteurs de la sécurité du G5 Sahel. Les échanges sont permanents. Certes, le Sénégal n'en fait pas partie parce qu'il n'est au cœur de la zone, mais il est complètement mobilisé vis-à-vis de cette question. Et je peux vous dire que les services sénégalais échangent jour et nuit avec les services des pays du G5 Sahel. Sur le papier, le Sénégal n'est pas identifié comme pays du G5 Sahel, mais il prend toute sa place dans la lutte à mener contre le terrorisme. D'ailleurs, il n'est pas le seul. Le Togo, le Bénin, la Côte d'Ivoire, tous ces pays participent aussi pour répondre à ce défi, bien qu'ils ne fassent pas partie sur le papier. Et d'ailleurs, si on a autant parlé de cette situation du G5 Sahel à ce Forum de Dakar, vous noterez que ce n'est pas dans un pays du G5 Sahel qu'on en parle. C'est à Dakar, pour bien dire que Sénégal se sent concerné.

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