Kamissa Camara : "Que le Mali retrouve toute sa place sur la scène internationale"

Kamissa Camara :

Mme Kamissa Camara, ministre des Affaires étrangères du Mali (Photos Benjamin Reverdit)


Nommée chef de la diplomatie malienne à 35 ans, Kamissa Camara veut que le Mali redevienne un acteur incontournable de l'Afrique et ne soit plus un pays assisté. Interview exclusive.

Propos recueillis par Bruno Fanucchi, envoyé spécial à Bamako et Erevan

Quelles sont vos priorités à le tête de la diplomatie malienne pour que « le Mali avance » , selon le nouveau slogan du Président IBK ?

Kamissa Camara :

La sous-région et le G5 Sahel sont bien sûr les priorités évidentes qui font partie du Mali à présent. Nous devons donc travailler avec ces pays-là pour résoudre nos problèmes, nous n’en avons même pas le choix. Depuis 2011, le Mali est en effet considéré comme un pays en crise. Nous avons vécu des moments très difficiles, je dirai peut-être les moments les plus difficiles de notre histoire : une rébellion armée, un coup d'Etat en 2012. Nous avons quand même réussi à organiser des élections présidentielles en 2013 grâce à l'Opération Serval. Nous avons une mission des Nations Unies qui est une mission de maintien de la paix, présente également depuis 2012.

Durant le premier mandat de 5 ans du président IBK, le Mali était en crise et nous devions absolument trouver des solutions durables aux problèmes et défis auquels était confronté le pays. Je pense que le Mali est lentement en train de sortir de cette crise et mon travail est de sensibliser nos partenaires aux différents succès que le Mali a quand même réussi à avoir malgré cette crise. Notamment une croissance économique forte de près de 6 % par an depuis trois années consécutives. Nous sommes aujourd'hui le premier producteur de coton de l'Afrique sub-saharienne, et la troisième économie de l'UEMOA (Union économique et monétaire de l'Afrique de l'Ouest). Ce sont des succès qui ne sont pas négligeables et il faudrait se poser la question : comment le Mali a réussi à se maintenir parmi les meilleurs en Afrique de l'Ouest tout en ayant à faire face et à gérer cette crise politico-sécuritaire ? Mon travail, c'est de porter la voix du Mali dans les différentes instances internationales et que le pays retrouve toute sa place sur la scène internationale comme un acteur incontournable et non plus comme un pays assisté.

"Le tête-à-tête avec la France

est peut-être terminé..."

Dans quelle mesure les femmes et la jeunesse du Mali peuvent participer à ce retour de votre pays sur la scène internationale ?

Au ministère des Affaires étrangères, nous avons déjà des femmes et de jeunes diplomates qui sont présents dans nos différentes missions diplomatiques à l'étranger. Et mon objectif est – tout en les laissant travailler pour le pays - de les ramener ensemble pour créer une sorte de dynamique permettant de tirer tout le monde avec nous et vers le haut. Je compte ainsi organiser en février prochain à Bamako une Conférence des ambassadeurs et des consuls généraux du Mali, car la dernière édition en date remonte à 2006. Et nous avons vraiment besoin de réactualiser notre carte diplomatique et de renouveler cette diplomatie qui est – selon moi – un peu vieillissante. Ce sont les jeunes Maliens qui vont pouvoir et vont devoir donner cette nouvelle impulsion à notre diplomatie. Comment nous voyons le Mali dans les dix ou vingt prochaines années ? Il ne s'agit plus d'avoir cette vision qui fait de la France notre principal partenaire...

J'ai la nationalité française, je suis née et j'ai grandi en France. Je peux dire sans aucun complexe que je suis un produit de la France, mais en même temps c'est du sang malien qui coule dans mes veines. Je peux aller très facilement et aisément voir les Américains et leur dire que le Mali s'ouvre au monde et que nous allons diversifier nos partenariats et que le tête-à-tête avec la France est peut-être terminé...

Comptez-vous vous appuyer également sur les femmes de la diaspora malienne, dont vous êtes une enfant ?

Bien sûr car ce sont elles qui tiennent le pays. Les femmes constituent plus de 50 % de la population et on les voit de plus en plus émerger. Elles tiennent les foyers, l'économie et, de manière plus discrète, aussi la politique du pays. Et je les vois oser un peu plus.

Etre aujourd'hui une femme à ce poste stratégique de ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, c'est une responsabilité lourde à porter. On vous regarde et on s'interroge : va-t-elle pouvoir accomplir sa mission ? J'aurai – c'est vrai - peut-être des difficultés pour la mener à bien, mais je sais que j'ai les compétences pour le faire et que j'inspire déjà des milliers de jeunes femmes qui, avant, n'osaient pas... Et pas seulement au Mali ou en Afrique. En France aussi puisque je suis Française.

« Je suis partie jeune fille au pair

un an aux Etats-Unis

pour parler anglais couramment »

Comment est né votre désir de rentrer au Mali pour servir votre pays ?

J'ai toujours eu un intérêt particulier pour la conduite de la politique au Mali. Comme beaucoup d'enfants de la diaspora, j'ai grandi dans une maison où l'on parlait beaucoup politique, de ce qui se passait au Mali et en France. Très jeune, j'ai su que je voulais étudier et m'impliquer dans les relations internationales. J'ai toujours été littéraire, même si j'ai eu aussi un épisode où j'ai voulu devenir médecin pour ouvrir un hôpital au Mali et soigner les malades. Je voulais alors être médecin, mais j'étais tellement nulle en maths que je me suis rendue à l'évidence : les lettres et les langues étaient mon point fort. J'ai donc fait une terminale littéraire et j'ai eu le bac avec mention, puis j'ai fait hypokhâgne. Mais je voulais surtout apprendre l'anglais.

Très bonne en langues, je voulais parler l'anglais couramment. Après mon année d’hypokhâgne, je suis donc allée aux Etats-Unis en tant que fille au pair et j’ai vécu une année dans une famille américaine en 2002-2003, dans une petite ville du New Hampshire à côté de Boston. J’étais en immersion complète et je suis revenue bilingue de mon année aux Etats-Unis. A mon retour en France, j’ai entrepris un double cursus à Paris, au cours duquel je devais effectuer un stage que je souhaitais absolument faire aux Etats-Unis. Je l’ai fait au bureau des Nations Unies à Washington. Lors de mon stage, j’ai fait connaissance avec l’ambassadeur du Mali, Abdoulaye Diop, qui fut ensuite ministre des Affaires étrangères et que j'ai rapidement pris comme modèle. Je souhaitais lui ressembler. Sans imaginer que la providence allait m’exaucer quelques années plus tard pour suivre son exemple et à peu près le même parcours que le sien sous la présidence d'Alpha Oumar Konaré.

Comment avez-vous été appelée par le président IBK au Palais de Koulouba ?

Nommée conseiller diplomatique à la Présidence en juillet dernier, j’ai travaillé aux côtés du président Ibrahim Boubacar Keita durant deux mois à peine et, un jour, en passant dans un couloir du Palais, il me confie qu’il avait fait appel à moi pour diriger la diplomatie malienne. Je pense qu'il avait cela à l'esprit bien avant que je ne revienne au Mali. C’était son projet. Je ne pouvais pas le savoir, moi qui souhaitai juste servir mon pays. Et le 9 septembre, jour de ma nomination au gouvernement, je reçois un appel du Premier ministre, M. Soumeylou Boubeye Maïga, qui me donne rendez-vous dès le lendemain matin pour une réunion de cabinet. Comme je reste incrédule, il me dit sans détour : « On vous confie les Affaires étrangères, bonne chance ! ».

C'est votre brillante carrière aux Etats-Unis qui l'a séduit ?

J’ai en effet travaillé aux Etats-Unis pendant 10 ans pour des organisations internationales au sein desquelles j’ai gravi tous les échelons. J’ai été stagiaire en 2005, je suis allée terminer mes études. Je suis revenue aux Etats-Unis lorsque j’avais complété ma dernière année de master en économie internationale. J’ai fait mon stage de fin d’études à la Banque Africaine de Développement à Tunis. Puis j'ai effectué une mission officielle de la BAD à Bamako. C'est un souvenir heureux.

Aux Etats-Unis, j’ai commencé comme assistante de programme pour une organisation qui était spécialisée sur l’organisation des élections. J’ai travaillé dans leur équipe Afrique et Afrique de l’Ouest. Je n’avais pas encore le Mali dans mon portefeuille. Je suis passée coordinatrice de programme, puis responsable de programme au bout de 5 ans à IFES (International Foundation for Electoral System). L'IFES a gagné un projet au Mali et j'ai ouvert leur bureau à Bamako en 2010.

"Quel symbole de voir les présidents

Macron et IBK se tenir par la main"

Comment s’est passé votre retour au Mali ?

Très bien puisque j’avais l’habitude de revenir régulièrement au Mali en vacances et dans le cadre professionnel. Le  Mali n’a jamais été un terrain inconnu pour moi. J’ai travaillé 5 ans à IFES en me disant que j’étais trop spécialisée dans le domaine des élections : je formais les commissions des élections en Guinée, au Niger et au Mali. Les élections, c’était très intéressant et cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde, mais je voulais faire autre chose.

C’est à ce moment que le NED (National Endowment for Democracy), qui est une fondation américaine créée et financée par le Congrès américain, cherchait un responsable de programme qui ouvrirait un mission au Mali. J’avais le profil idéal et j’ai été recrutée en août juste après le coup d’Etat de mars 2012. La spécialité du NED est de financer des organisations de la société civile à travers le monde et, comme il n’avait pas de programme au Mali, il fallait voir comment venir en aide à la société malienne. J’ai donc accepté le poste avec plaisir.

Au sein du NED, j’étais responsable de l’Afrique de l’Ouest, puis j’ai ensuite été promue responsable de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale jusqu’à devenir vice-directrice du département Afrique. J’ai quitté le NED en août 2017 pour être nommée directrice Afrique d’une autre organisation qui s’appelle « Partnersglobal ».

En terme de sécurité, quel est aujourd'hui votre message aux partenaires du Mali ?

Le voilà : bien que nous soyons conscients que la sécurité du Mali et maintenant celle de toute la sous-région concernent le monde entier, ce sont aux Maliens de définir la priorité de leur sécurité. Petit à petit, nos partenaires sont en train de la comprendre.

Vous étiez en France aux côtés des présidents Macron et IBK pour les cérémonies du 11 novembre. Qu'avez vous ressentie, vous qui êtes à la fois Malienne et Française ?

Le président Macron a effectué une tournée d'une semaine pour célébrer l'armistice du 11 novembre et, dès le 6 novembre, c'était l'inauguration du monument à Reims en hommage à l'Armée Noire. Le président IBK était le seul président africain invité à faire un discours. Ce fut un moment symbolique très très fort. Quel symbole de voir les deux président Macron et IBK se tenir par la main et monter ensemble les marches vers ce monument érigé à l'Armée noire. J'étais juste derrière eux. C'était magnifique et merveilleux. A Reims, tous les symboles étaient là et j'en était un !

Je représente officiellement le Mali et je suis conviée en France, où je suis née et j'ai grandi, pour ces cérémonies du Centenaire de l'armistice. D'un point de vue personnel, je l'ai ressenti dans ma chaire. Il n'y a pas de dichotomie en moi, j'assume parfaitement les deux facettes de mon identité.

Ce fut un très beau symbole de réconciliation, de rappel du passé confirmant que nous avons une histoire commune et d'ambition d'avenir nécessairement. La France se rappelle, se réconcilie avec son passé et assume. On dit à haute voix que les Africains qui sont venus se battre au côté de la France ont, en fait, construit la France qui existe d'aujourd'hui. Moi, qui suis une pure littéraire, je n'ai vu que des symboles. L'avenir, autant le construire à deux puisque nous avons le même passé.

Bruno Fanucchi

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